
A première vue, Sybille Friedel est une mono maniaque. Ses peintures, ses sculptures, ses mobiles, ses dessins...
tous déclinent une seule et même idée fixe : la calligraphie chinoise. Des traits noirs, encore des traits noirs sur du papier blanc.
Qu’ils éclaboussent le papier de riz en se disloquant avec les gris et les blancs, qu’ils se dressent vers le ciel sous la forme de géants de bois faméliques, qu’ils flottent dans l’air en grappes verticales, les idéogrammes traversent l’œuvre de Sybille comme des paroles énigmatiques tombées de la bouche d’un oracle. Et pourtant, si cette artiste a une obsession, c’est plutôt celle de la liberté. Mais une liberté acquise au prix de beaucoup de travail et de réflexion.
Depuis ses premières armes à 18 ans chez un sculpteur, dont elle préférait suivre les cours plutôt que ceux dispensés à la fac d’Assas, Sybille poursuit une quête paradoxale : atteindre l’indépendance par les chemins les plus tortueux.
Question de tempérament.... Quand ses parents l’inscrivent à Penningen l’année suivante, ils la croient comblée. « En fait, je me suis vite sentie dans un carcan. Ce qui m’intéressait c’était d’apprendre à dessiner, à regarder. Après une année, j’ai compris que mon histoire était ailleurs.»Ailleurs, ce fût d’abord au Muséum d’Histoire Naturelle. Sybille peut enfin s’adonner à temps plein à une nouvelle technique, celle de l’aquarelle. Pendant deux ans, elle y peint sans relâche des plantes et des animaux. monomaniaque.
Elle passe ensuite à la peinture sur porcelaine.Des contraintes encore plus grandes, une rigueur accrue et une même source d’inspiration : la Nature. Plus précisément, le marais de Larchant, « un écosystème d’exception au Sud de Paris qui m’a toujours rattaché à l’essentiel. » Toutes les plantes qui le peuplent se retrouvent immortalisées sur les assiettes, les soupières, les services à thé qu’elle orne patiemment quatre années durant dans un atelier rue de Paradis. Une fois encore, même si elle devient professeur et enseigne avec passion à des étudiants qui finiront par monter leur propre atelier, Sybille finit par se sentir à l’étroit.
Son chemin de Damas, elle le trouve l’été 1983. Sa curiosité la pousse à suivre une amie dans le cours de maître Ung-Noo-Lee, un calligraphe coréen. Deux heures suffiront pour que la magie de l’encre, du pinceau et du papier opère. « Enfin, je tombais sur du solide, sur une force vitale incroyable. Ce jour là, j’ai compris que je n’allais plus quitter ce pinceau.» Un himalaya à la mesure de sa persévérance venait de se dresser pour longtemps devant elle.
Auparavant, Sybille n’avait jamais eu d’attirance pour l’art chinois, et encore moins pour la calligraphie. Son éducation bourgeoise très française l’avait davantage conduit vers la musique, la peinture ... les arts classiques occidentaux.
A présent, il allait falloir connaître la Chine, s’immerger dans sa philosophie, lire, comprendre, passer des heures et des heures à apprivoiser cette écriture armée seulement de son pinceau et de sa volonté. Deux fois par semaine, elle retrouve le maître laconique, qui parfois saisit sa main lui transmettant force et concentration, dit trois ou quatre phrases. Sybille accepte l’ascèse, au point de craindre l’égarement.
Le parcours de Sybille Friedel passe par le Museum d’Histoire Naturelle et l’apprentissage de l’aquarelle sur vélin comme on la pratiquait à Paris au siècle des Lumières. Ensuite, l’artiste a trouvé tout naturellement son maître en la personne du peintre coréen Ung-Noo-Lee. D’un long apprentissage de la calligraphie avec lui, elle a gardé le suc pour prendre son envol, accomplissant en elle la synthèse d’un art ancestral venu d’Orient et d’une tradition picturale française. Rien de la vie, si difficile soit-elle, n’est exclu de la toile en papier de riz où alternent et se répondent les notes claires et les notes sombres, la pesanteur et la grâce pour reprendre le beau titre de Simone Weil.
La sauvagerie, poétiquement mise en rythme de manière à ouvrir l’espace à notre sensibilité et l’entraîner au-delà d’elle-même dans un bouillonnement de vie, dans un frémissement d’esprit, un vent – l’un de ces vents dont on ne sait « ni d’où il vient, ni où il va ». C’est cela, l’alchimie de l’encre et de l’eau, devenus les mediums d’une pure force vitale qui est aussi pure attention. La poétesse italienne Cristina Campo aurait sans doute reconnu en cette peinture l’une des formes possibles de ce qu’elle appelait la « sprezzatura ». L’œuvre de Sybille Friedel a cette vertu de désigner en s’abstenant de nommer, de suggérer en disparaissant pour délivrer un je ne sais quoi de précis, de large, d’infini peut-être – une présence - ce qui a pour effet de raviver le courage, de magnifier le goût de vivre induit par cette manière de contempler la beauté du monde. Oui, il y de la délivrance dans cette peinture.
GALERIE CHRISTINE PARK